Blog LeMonde – « Passe ton CAP »

USEA vous recommande vivement l’article ci-après sur l’orientation post troisième. Les élèves du reportage sont en CAP serrurerie-métallerie du lycée Romain Rolland de Goussainville, dans le Val d’Oise. Ils nous expliquent pourquoi ils se sont retrouvés, par défaut, dans cette filière, et comment certains se sont intéressés voire passionnés pour cet apprentissage.

L’article montre a quel point les études peuvent être contraignantes lorsqu’elles ne sont pas choisies, non préparées et parfois pas acceptées. L’exemple de la vidéo sur le bleu de travail n’en est qu’une illustration. D’où l’importance d’une orientation réfléchie et préparée tout au long du collège pour ne pas qu’elle soit une contrainte dans les études futures et un poids pour la vie professionnelle.

Article : Passe ton CAP

Au Lycée polyvalent Romain Rolland, au fond de la cour, près des terrains de sport, s’élève un vaste hangar de tôle blanche. A quoi sert cette annexe ? La plupart des élèves qui suivent leurs cours dans le bâtiment général de cet établissement de la banlieue parisienne n’en savent rien. « On ne sait même pas ce qu’il y a là-dedans ! », gloussaient des jeunes filles chargées de la visite lors des portes ouvertes du lycée, au début du printemps.

Ce hangar est le domaine des garçons métalliers et chaudronniers. Il abrite une collection de robots géants caparaçonnés d’acier et armés de lames: des machines professionnelles, grandeur usine. De quoi impressionner. Pourtant les élèves de CAP et « Bac pro » chaudronnerie ou serrurerie métallerie sont plutôt discrets. Ils ne se mêlent pas aux autres à la récréation, parce qu’ils n’ont pas le temps de retirer leur bleu de travail pour quelques minutes de pause.


« Projet Kersalé »

Dès neuf heures du matin, quatre jours sur cinq et par petits groupes, ils coupent, ils soudent, ils scient, ils meulent, ils « tapent le métal » – selon leurs propres mots – pour fabriquer des pièces de menuiserie ou des objets d’artisanat.

Ce jour-là, la classe de M. Van Houtte, huit élèves de seconde CAP serrurerie métallerie, réalise des structures métalliques indispensables au « projet Kersalé ». Il s’agit d’un projet pédagogique qui anime la filière professionnelle depuis le début de l’année : l’illumination de la cour d’honneur du lycée, avec le parrainage de l’artiste Yann Kersalé. Les cadres en acier que les élèves doivent assembler serviront à soutenir quatre bancs de béton dont le dossier en plexiglas sera subtilement éclairé de l’intérieur, selon le dessin réalisé par une classe de « Bac pro » électrotechnique.

« C’est pas une classe ! »

A voir travailler les élèves dans la salle des machines de leur paquebot de tôle, avec application, concentration et tant de calme dans un tonnerre de bruits de cisailles, de meuleuse et le crépitement des postes à souder, on n’imagine pas qu’ils rêvent seulement d’être ailleurs. La plupart d’entre eux ont pourtant atterri du collège en CAP serrurerie métallerie presque par hasard, toujours par défaut.

Noël, élève au lycée Romain Rolland, avait inscrit le « CAP SM » en bas de la liste de ses choix d’orientation, après toute une série de « Bac pro ». « (Quand ils m’ont pris en CAP), j’étais content parce qu’au moins j’avais une école », admet-il. Mais Noël aurait voulu apprendre la plomberie, « parce que ça paye ». Il le sait d’un cousin qui a une entreprise dans ce secteur. Noël envisage de changer de spécialité pour un CAP plomberie, sans grande conviction… En fait, un CAP ou un autre, pour lui c’est pareil : « En CAP, t’as zéro de moyenne ils te prennent quand même, il y en a qui savent pas lire, qui parlent pas français et tout ; c’est pas une classe ! »

Motiver, valoriser

M. Van Houtte admet que le CAP serrurerie métallerie passe  pour une « filière poubelle », ou une « filière basket », parce qu’en dernier ressort les critères fixés par le logiciel d’orientation restent les notes de l’élève et la proximité entre son domicile et l’établissement, pas la motivation. L’auto dévalorisation semble caractéristique dans cette branche. Alors, la mission de l’enseignant devient notamment celle de transmettre une certaine estime de soi et du métier. M.Van Houtte affirme y parvenir.

C’est aussi le but du projet pédagogique selon Mlle Brax, l’enseignante d’arts appliqués des seconde CAP serrurerie métallerie, qui est l’une des initiatrices du « projet Kersalé ». Alors que le projet touche à sa fin, et que la classe de première électrotechnique qui menait le gros des travaux a quitté le lycée pour une période de stage, les dernières pièces à mettre en place sont celles réalisées par les élèves métalliers. « J’essaie de leur faire comprendre que sans eux on ne peut pas terminer le projet ! », martèle Mlle Brax.

Formule 1

Les élèves de M. Van Houtte sont familiers de ce genre d’activité. Cette année, ils ont fabriqué une maquette de voiture de Formule un en acier et une Tour Eiffel de trois mètres de haut. Pour leur enseignant, monter des objets d’artisanat est à la fois un moyen de faire travailler ensemble des élèves de niveaux différents et surtout une mise en situation professionnelle. « Une entreprise attend d’un ouvrier qu’il travaille rapidement et correctement, ce style d’objets motive un peu les élèves et leur donne le rythme », estime l’enseignant. Au bout de deux ans, tous doivent être « autonomes ». Et en effet, si le professeur est toujours présent pour vérifier, donner des conseils et rappeler les règles de sécurité, les élèves de seconde besognent déjà quasiment seuls.

Diplôme

Le principal motif de motivation, et le plus efficace, reste le diplôme. C’est aussi un motif de satisfaction pour l’équipe pédagogique : « Au moins ils auront un CAP, c’est déjà bien ». Après le diplôme, l’argument majeur est l’emploi. « Beaucoup de PME embauchent des métalliers dans le département », assure M. Van Houtte. Les métiers de la construction mécanique et du travail des métaux sont en effet sur la liste des trente métiers en tension – pour lesquels il y a des difficultés de recrutement – établie par le Secrétariat général à  l’immigration. M. Berachategui, proviseur adjoint du lycée Romain Rolland, déplore presque que l’établissement peine à réintégrer les élèves pour la suite de leurs études pour cause de trop d’emploi. Les employeurs leur proposeraient souvent une embauche directement après leurs premiers stages.

Métallier-réalisateur

Les élèves semblent tout de même avoir compris l’importance du diplôme pour la suite. La plupart veulent pousser jusqu’au « Bac pro », même s’ils ne s’imaginent pas métalliers plus tard.

Perdipan, seize ans, élève de seconde CAP serrurerie métallerie, est né à Pondichéry, en Inde. Il est arrivé en France pour intégrer une classe de sixième réservée aux non francophones. Aujourd’hui, son français s’est amélioré pourtant Perdipan voudrait regagner son pays natal… Pour y réaliser des films. Il imagine déjà son premier long-métrage, avec à l’affiche son acteur préféré, un tamoul. Son ambition tient peut-être du fantasme, mais pour l’instant Perdipan ne lâche pas son rêve. Son père lui a cependant conseillé de ne quitter la France qu’après ses vingt et un ans. En attendant le cinéma, Perdipan espère décrocher un « Bac Pro ». « Quand j’irai en Inde, ils me demanderont ‘qu’est ce que tu as fait en France ?’ Alors je montrerai mon diplôme » dit-il, avec un sourire plein d’espoir.

Zoé Lamazou (texte), Marie Augustin (photo)

Témoignages sur les choix (vidéo)

Lycee electrique_le danseur et le soldat_Z.Lamazou M.Augustin from Zoé Lamazou on Vimeo.

Le blues du bleu de travail (vidéo)

Lycée électrique_Passe ton CAP d’abord (3) from Zoé Lamazou on Vimeo.